Les géants de l’IA arrivent en France, menace ou opportunité ?

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En 2015, Facebook ou encore le japonais Rakuten implantaient leurs centres de R&D sur l’Hexagone rejoignant d’autres acteurs étrangers historiques tels qu’IBM, Microsoft ou encore HP. Aujourd’hui, Amazon, Google, Samsung et bien d’autres leur emboîtent le pas. De quoi soulever de nombreuses interrogations notamment pour le devenir de l’IA et des entreprises françaises.

Faire de la France un géant de l’intelligence artificielle. Les mastodontes du secteur, et notamment les GAFAMI, n’ont pas attendu cette annonce étatique pour amorcer depuis plusieurs années leurs implantations sur l’Hexagone qui s’accélèrent désormais à coups d’investissements massifs.

Saclay, un lieu d’implantation privilégié

Depuis trois ans, les géants du Web s’implantent massivement sur l’Hexagone (1) auprès d’acteurs historiques du secteur tels que Microsoft, IBM ou encore HP. Facebook injecte 10 M€ supplémentaires dans son centre de R&D « Fair » situé à Paris depuis 2015 tandis que Fujitsu a annoncé en mars 2017 un vaste plan d’investissement de 50 M€ pour agrandir son Centre d’Excellence (CoE), actuellement de 200 m² à Saclay. Dans la foulée, DeepMind, filiale de Google renforce sa présence en déployant 30 M€ de financement sur trois ans visant d’ici la fin de l’année à recruter 300 personnes supplémentaires pour son bureau parisien afin d’atteindre les 1000 collaborateurs sur la France, alors qu’IBM met les bouchées doubles en recrutant 400 experts en IA.

Samsung qui avait installé en 2012 son centre de R&D à Sophia Antipolis (110 collaborateurs), fermé en avril 2015, revient en force sur l’Hexagone en implantant son troisième plus grand centre de recherche mondial à Saclay (après ceux de Corée et des États-Unis). Jusqu’alors l’entreprise coréenne ne comptait qu’une quinzaine de personnes dans un petit centre de R&D en France.

Un engouement politico-médiatique…

En l’espace de quelques mois, la scène politico-médiatique s’est emparée du sujet avec la publication du rapport sur l’IA du mathématicien et député Cédric Villani le 28 mars 2018 et l’annonce d’un plan d’investissement de 1,5 Md€ dédié à l’IA répartis sur le quinquennat. Dans la foulée, les annonces des GAFA dont certaines implantations étaient déjà amorcées se sont bousculées.

Et pour cause ! La France possède « une très grande capacité en recherche en matière d’intelligence artificielle », selon Cédric Villani mais qui « a du mal à transformer ses avancées scientifiques en applications industrielles et économiques. » (2)

Car l’essentiel de la recherche française en IA se situe dans ses multiples laboratoires et ses institutions de recherche d’excellence : CEA, CNRS, INRIA. L’engouement de ces acteurs étrangers dont les filiales sont parfois dirigées par des Français tels que Yann Le Cun à la tête de la division IA de Facebook, suscite des interrogations.

…pour séduire les talents

Top 7 des géants de l’IA implantés en France

  • Facebook : Présent depuis 2015 avec son centre de R&D « Fair », Facebook emploie 30 ingénieurs. Un investissement récent devrait permettre de passer de 10 à 40 doctorants en IA.
  • Google : Google est arrivé en 2004 mais s’est récemment activé. Le siège français devrait s’agrandir de 6000m² pour accueillir 1000 collaborateurs. Un centre de R&D dédié à la recherche fondamentale en IA a été inauguré le 18 septembre et ses filiales DeepMind et Jigsaw devraient prendre leurs quartiers dans le siège français.
  • Fujitsu : Après le rachat de la startup Usharesoft en 2015, le groupe japonais a annoncé un plan d’investissement de 50 M€ en France. Cela lui permettra d’agrandir son premier centre de R&D en IA d’Europe. Ce centre est amené à collaborer étroitement avec INRIA sur le long terme. Comptant 380 collaborateurs, Fujitsu devraient employer 15 personnes supplémentaires.
  • Samsung : L’implantantion du 3eme plus grand centre de R&D de Samsung se fera en France. Il sera dirigé par le français Luc Julia (qui a créé l’assistant vocal Siri d’Apple) et constitué d’une centaine de chercheurs. A côté de cela, Samsung investit dans de nombreuses startups françaises.
  • Microsoft : déjà présent depuis de nombreuses années en France, Microsoft accentue son influence en créant des écoles et des formations spécialisées en IA. Par ailleurs, un partenariat avec INRIA pour accélérer la diffusion de l’IA (et de Microsoft?) dans les entreprises françaises.
  • IBM : après avoir réduit ses effectifs massivement sur l’Hexagone, IBM mise sur l’IA. En mai dernier, le groupe américain a annoncé la création de 1800 emplois en France d’ici deux ans, dont 400 consacrés au développement de l’IA avec la création de pôle en région.
  • Huawei : Le géant chinois dispose, depuis 2016, de 4 centres de R&D en France. Le groupe se focalise sur les mathématiques et le traitement d’images. Ses effectifs de chercheurs devraient atteindre 200 personnes d’ici fin 2018.

Car la France possède un véritable vivier de chercheurs et de startups de haut vol positionné sur l’IA qui intéressent vivement les GAFA. En s’implantant en dur sur notre territoire, elles apportent une visibilité internationale au pays tout en promettant investissement et emplois : 400 recrutements pour IBM, 300 pour Google à travers sa filiale DeepMind, une centaine pour Samsung… Assorti pour certains de la création d’écoles et de formations dédiées.

Microsoft met déjà à disposition ses suites logiciels bureautiques comme Office 365 à disposition dans le Cloud tout comme Google avec sa G. Suite court-circuitant au passage, le développement des solutions open source… Ce dernier va même plus loin. Avec sa formation au marketing digital au printemps 2016, Google a investi progressivement le champ de l’éducation tout en créant des évènements à destination des entrepreneurs tels que les startups week-end.

Facebook suit de près avec une action stratégique différente. L’entreprise a fait don de 22 serveurs GPU de calculs parallèles d’une valeur de 1,1 M€ à neuf pays européens dont trois sont en France (INRIA-Alpes, École normale supérieure et l’université Pierre-et-Marie-Curie) tout en accueillant sur son centre de R&D européen « Fair » à Paris, neuf doctorants français spécialisés en IA.

L’envers du décor

En façade, l’ensemble de ses opérations conduites par les géants du Web est louable contribuant à augmenter la visibilité de la France sur le plan international tout en permettant de conserver les compétences sur le territoire mis au service de ces grands groupes. L’Hexagone compte parmi les pays disposant d’un fort savoir-faire et un vivier de talents dans l’IA.

Le CIR, une exception française attrayante

Toutefois, derrière chaque action entreprise par ces géants, se cache souvent une autre réalité. La première est d’ordre fiscal avec le crédit d’impôt recherche (CIR), une mesure quasiment unique au monde dont bénéficient de nombreux géants de la tech. Depuis sa réforme en 2008, les investissements étrangers en R&D ont été multipliés par 3,4 pesants 5,8 Md€ sur les finances de l’Etat. Un dispositif épinglé en 2013 par la Cour des comptes du fait de l’opacité de ses retombées économiques réelles sur le territoire et d’un manque de contrôle évident (3). Les exemples sont légion. Inauguré en grande pompe en 2008 sous l’égide de la ministre de l’Économie Christine Lagarde, le centre de R&D de Yahoo basé à Échirolles a fermé deux ans plus tard laissant sur le carreau 78 salariés (4). Plus récemment, Intel a annoncé fin 2016, la réduction de 80 % de ses effectifs en France condamnant entre autres, son centre de R&D à Sophia Antipolis. Au total, 750 chercheurs et ingénieurs étaient concernés alors que parallèlement, le géant des microprocesseurs, avait inauguré son centre de R&D dédié au big data en Essonne.

Capter les compétences et les marchés

Samsung, Huawei, Facebook, Salesforces… tous louant l’excellence de la recherche française en mathématiques, algorithmes et IA s’implantent à grand renfort de communication dans des locaux souvent luxueux et disproportionnés par rapport aux nombres d’emplois annoncés : 30 à Cisco, 15 à Facebook, 10 à Samsung… Bien loin des objectifs annoncés. (5)

Top 10 des capitalisations boursières comptant 7 entreprises technologiques (en milliards d’euros)

Car l’ambition de ces géants consiste, tout en profitant du CIR, à faire de la veille sur place, à repérer les startups, à capter les talents de demain en organisant, par exemple, des évènements comme les Startups Weekends, mais aussi pour pénétrer les marchés tels que celui des projets de recherche européens.

Si leurs implantations participent au rayonnement international de la France, il convient de rester prudent quant à leurs intentions réelles et à ce qu’elles n’étouffent pas les entreprises émergentes porteuses de solutions innovantes.

Par ailleurs, il convient également de se poser la question de notre souveraineté économique. En effet, lorsque l’on regarde le top 10 des capitalisations boursières, sept d’entres elles concernent des entreprises technologiques. Un changement s’opère donc et certains aiment à l’appeler le nouveau monde. Or, l’Europe semble, pour l’instant, exclue de cette gouvernance économique.

La Chine, entre opportunités et menaces ?

Plus discrète que les GAFA, néanmoins tout aussi présent, la Chine effraie. La récente affaire entre les États-Unis et Huawei (6), implanté depuis plusieurs années en France, venant tout juste d’ouvrir fin décembre un centre de R&D à Grenoble, avive cette crainte.

Illustration d'une technologie de reconnaissance faciale

Reconnaissance faciale d’une personne dans la rue, une technologie déployée en Chine

Car la terre du milieu progresse à pas de géant dans l’IA, rattrapant peu à peu son retard et disposant d’une main-d’œuvre nombreuse et compétente. Récemment, comme son homologue britannique BT, Orange a indiqué qu’il n’utiliserait pas les produits Huawei, troisième vendeur de smartphones au monde, pour la 5G. D’autant plus que l’ambition chinoise vise à dépasser l’Occident d’ici 2030 dans des domaines stratégiques tels que l’IA, la robotique, la biotechnologie ou les véhicules électriques.

Toutefois, le récent bras de force commercial opposant les Etats-Unis et la Chine tend à changer la donne. Le premier pays asiatique prépare en ce moment une loi la « Foreign Investment Law » qui vise à établir une protection de la propriété intellectuelle, à réglementer les transferts de technologies pour mieux sécuriser les investissements étrangers tout en leur facilitant l’accès au marché.

Contrairement aux États-Unis, l’Europe et, en particulier, la France se veut beaucoup plus perméable à l’implantation d’entreprises étrangères, misant sur la diversité des compétences comme force, et devant faire face à un déficit en matière de développeurs expérimentés. L’enjeu est de taille : concilier sa (grande) attractivité internationale tout en construisant et préservant son autonomie technologique (7). En coulisse, le chant des sirènes de Huawei, Alibaba… commence seulement à se faire entendre.

Sources :

1. Source : article du 24 avril 2018 du magazine Alliancy (https://www.alliancy.fr/a-laffiche/intelligence-artificielle/2018/04/24/les-derniers-investissements-annonces-dans-lia-en-france)
2. Source : Article du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation du 28 mars 2018 (http://m.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid128577/rapport-de-cedric-villani-donner-un-sens-a-l-intelligence-artificielle-ia.html)
3. Source : France Culture, article du 28 avril 2017 (https://www.franceculture.fr/sciences/credit-impot-recherche-quand-la-fraude-devient-une-industrie) / Rapport de la Cour des Comptes du 11 septembre 2013 (https://www.ccomptes.fr/fr/publications/levolution-et-les-conditions-de-maitrise-du-credit-dimpot-en-faveur-de-la-recherche)
4. Source : Journal du net en date du 13 novembre 2009 (https://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/1048609-yahoo-ferme-son-centre-de-r-d-a-grenoble/)
5. Source : Challenge du 11 novembre 2016 (https://www.challenges.fr/economie/r-d-la-couteuse-et-fausse-attractivite-de-la-france_437914)
6. Source : Ouest France du 12 février 2019 (https://www.ouest-france.fr/reflexion/point-de-vue/point-de-vue-huawei-le-geant-du-smartphone-navigue-entre-la-chine-et-l-occident-6220812)
7. Source : Le Monde – article payant du 11 février 2019 (https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/02/11/le-dilemme-de-la-france-face-aux-appetits-chinois_5421975_3234.html)

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